BG de Dracerinx - L'âme des pirates jamais ne mourra (En cours)
Publié : dim. mai 03, 2026 12:58 pm
Chapitre 1 : Il y a les morts, il y a les vivants
L'odeur âcre de la fumée agressait ses narines. Il sentait la chaleur sur sa peau, était aveuglé par cette lumière si forte. Elle venait de toute part. Il avait l'impression d'être piégé. Où qu'il porte le regard, il n'y avait que du rouge. Sur les pavés teintés de sang, sur les bâtiments en proie aux flammes. Il ne savait plus ce qu'il fallait faire, où il fallait aller. Il fallait que quelqu'un l'aide, il était perdu. Où était maman ? Où était papa ? Il ne les trouvait plus non plus. Il ne trouvait même plus le chemin de la maison. Il aurait pu jurer qu'elle se trouvait là pourtant. Mais là, devant ses yeux, il n'y avait qu'un bâtiment écroulé et tous les bâtiments écroulés se ressemblaient. Mais ils ne ressemblaient pas à une maison. Pas à sa maison.
Des yeux mornes le fixaient, une femme, le visage tourné vers lui, plus aucune étincelle de vie ne s'échappait de ses yeux...
Le petit Aelios se tenait droit, complètement figé, tétanisé. De la suie teintait ses joues depuis plusieurs minutes à présent. Des larmes avaient creusé un sillon sur ses joues. Il était perdu au milieu d'un chaos indescriptible. Ses oreilles n'entendaient déjà plus ces bâtiments qui s'écroulaient. Il n'entendait pas non plus les cris des habitants qui appelaient à l'aide en vain. Qu'aurait-il bien pu faire de toute façon ? Lui aussi avait bien besoin d'aide à présent. Ses yeux ne voyaient plus tous ces gens qui couraient partout, certains en fuyant d'autres. Ils passaient à côté de lui comme s'il n'existait pas. Pourtant, il n'y avait encore pas si longtemps, ils faisaient plus attention à lui... Pourquoi tout à coup il ne semblait être plus personne ?
Il sentait le plancher sous ses genoux endoloris, la paille lui piquait toute la jambe.
Une femme courut vers lui, paniquée, le saisit par les bras. Elle lui cria des mots qu'il ne comprenait pas. Il ne parvenait même pas vraiment à la regarder. Elle le secoua mais il ne parvenait pas à réagir. Il devrait faire quelque chose mais plus rien ne bougeait. Il ne savait plus comment faire. Alors il serra ses poings, frustré et impuissant. Son poing serra son petit mouchoir blanc. Un soleil y était brodé. Sa maman l'avait brodé pour lui à sa naissance. Elle n'arrêtait pas de dire qu'il était son petit soleil.
Sa main était tout contre sa bouche, étouffant une exclamation d'horreur.
La femme cria, le secoua encore. Elle l'agrippait fort, elle lui faisait mal. Elle finit par abandonner, elle a entendu des cris, des rires. Elle s'enfuit à toutes jambes. Elle n'évita pas la flèche qui se logea entre ses omoplates. Il l'entendit crier puis chuter. Un rire tonitruant résonna devant Aelios. Mais il n'osait plus regarder devant lui à présent. Il ne voyait plus que le sol à ses pieds. Les ombres dansaient, c'était joli. Comme les spectacles de ces artistes qui venaient parfois cracher du feu autour du feu du village. Aelios aimait ces soirées, on pouvait rester debout un peu plus tard. Papa et maman l'autorisaient toujours à veiller plus tard pour voir le monsieur dragon cracher des flammes.
Mais les belles lumières étaient maintenant peu à peu envahies par une nappe écarlate. Aelios serra son petit mouchoir encore un peu plus fort. Ses jambes tremblaient à présent. Une petite tâche humide s'agrandit sur le pantalon de sa tunique. Il recula au fur et à mesure que la tâche grandissait. Il ne voulait pas bouger, mais il ne voulait pas non plus que la tâche atteigne ses petits souliers. Non : pas question. Il suffoquait maintenant, il ne savait pas dire si c'était à cause des sanglots, de la fumée ou de sa propre panique. Mais il n'arrivait plus bien à respirer. Il avait besoin d'eau mais il ne pouvait pas aller vers l'eau. ILS étaient vers l'eau.
Un homme entra en trombe dans la pièce, il le trouva de suite dans sa cachette sous le meuble, lui cria : "Va t'en Aelios, cours !"
Aelios vit alors des ombres s'allonger sur le sol. 5 ombres qui ressortaient distinctement. Il en trembla de tout son corps. Il vit des chapeaux, des foulards, des grosses bottes, des épées, tout en ombres chinoises. Les ombres s'accompagnaient de rires rauques, bourrus. De voix fortes qui raisonnaient comme si le monde leur appartenait. Il ne savait pas très bien de quoi elles parlaient. Peut-être ne l'avaient-elles pas vu ? Mais au fond de lui il savait que si. Mais peut-être que s'il restait immobile alors elles finiraient par se lasser et le laisser tranquille ? Il ne pouvait pas représenter un danger pour elles n'est-ce pas ?
Le nouvel homme vit alors la scène et poussa un cri d'une rage extrême tout en se jetant sur l'homme à genoux au sol.
Aelios trouva enfin le courage de lever ses petits yeux noisettes vers les ombres. Il renifla et des larmes s'échappèrent encore des yeux. Il détailla les guerriers qui lui faisaient face : un homme à la tête de serpent, yeux fourbes et nez fin, un homme puissant au cou de taureau, un gringalet qui lui rappelait un rat des champs et un pirate éloquent dont la beauté ne faisait aucun doute. Et enfin, il y a avait le capitaine au grand chapeau dont les yeux pétillaient autant de sagesse et d'intelligence que de cruauté. Pourtant il tint bon, ne vacilla pas, ne fuit pas. Ils étaient hideux, ils faisaient peur, ils étaient menaçants. Aelios ne savait pas comment les faire partir, déjà l'un d'entre eux, celui à la tête de serpent, sortait une lame et se mettait à jouer avec. Cou de taureau prit la parole, clama "Regardez le, il s'est fait pipi dessus. On devrait lui abréger ses souffrances..." Suivi de nouveaux rires tonitruants. Humilié et effrayé, Aelios cria et ferma fort les yeux. Il sentit comme une décharge d'énergie qui s'échappa de son corps. Il ne savait pas ce qui s'était passé mais quand il rouvrit les yeux, les pirates baissaient leurs bras de leurs yeux, interloqués.
Droit sur le poignard de l'homme au sol et l'homme énervé s'écroula à genoux, tenant une plaie béante qui déjà laissait s'échapper un liquide vermillon.
L'homme au grand chapeau fit quelques pas vers lui et Aelios, lui, recula tout autant, pris d'horreur. Il l'entendit dire : "amenez le au navire, il m'intrigue ce mioche et il pourrait s'avérer utile, peut-être." Il voulait fuir mais il resta tétanisé, encore. Les hommes s'approchaient mais ses pieds étaient comme du plomb fondu, ancrés dans le sol. Et pourtant il bougea étonnamment facilement lorsqu'un des hommes le saisit et le hissa sur ses épaules et s'éloigna à grandes enjambées. Son regard se posa naturellement sur une petite maison en proie aux flammes. Il savait au fond de lui que plus jamais il ne la reverrait.
C'est là que l'homme à genoux croisa son regard alors que l'autre s'effondrait : Aelios cria et s'enfuit à toutes jambes alors qu'une nouvelle paire d'yeux s'éteignit devant lui pour la deuxième fois de la journée.

Chapitre 2 : Et soyons forts, Et rentrons au port.
Aelios rama, en nage. Encore un dernier effort et ils atteindraient enfin la crique pour y passer la nuit. L'effort lui faisait bander tous ses muscles, il étouffait dans cette partie de la trirème, tout au fond de ce maudit bateau. Il avait le souffle court, les mains caleuses et les fesses qui criaient grâce. Et pourtant il continuait de ramer. Chaque coup de tambour rythmait ses efforts, inlassablement, toute la journée. Il croyait l'entendre tout le temps, maintenant, il en faisait même des rêves de ce maudit tambour, tonnant encore et toujours sur le même rythme. Il en venait presque à croire que c'était son propre coeur qui battait dans ses tempes, au rythme de ses efforts. Parfois, il ne rêvait pas seulement du bruit du tambour, il rêvait aussi qu'il le faisait manger à son joueur, lui faisant traverser la peau de bête avec son crâne chauve.
Le tambour finit par s'arrêter et une vague de soupirs s'arracha des dizaines d'hommes qui trimaient dans cette minuscule cale surchauffée. Il se languissait d'être dans les étages supérieurs, là où il faisait plus frais, là où on ne sentait pas autant la sueur et l'hygiène douteuse de ses voisins de banc, là où on ne passait pas certaines journées, les pieds dans la vase et le limon de la mer. Mais le capitaine avait insisté. Cela lui forgerait le caractère qu'il disait. "Connais le travail de ton moindre sous-fifre et tu seras le meilleur pirate du monde grec" qu'il disait. Foutu bonhomme avec ses idées grandiloquentes. Il ne pouvait pas lui laisser la paix une seule journée. Et les soirées non plus d'ailleurs. Quand il ne ramait pas, il apprenait à lire, à se repérer sur une carte maritime, à connaître les rudiments de la navigation. Dans l'équipage, il se murmurait qu'Aelios serait sans nul doute le successeur du capitaine. Il était presque considéré comme le fils qu'il n'avait jamais eu. Bien qu'on lui attribuait plusieurs enfants illégitimes dans certaines cités libres à travers la Grèce, il semblait déterminé à tout lui apprendre.
Et Aelios n'en perdait pas une miette. C'était même le petit mousse modèle, apprécié de tous. Il était avenant, souriant, charismatique. Il connaissait le nom de tout le monde et tout le monde se targuait d'être proche du fils adoptif du capitaine. Aussi, quand il entendit la trière racler le fond de la plage puis s'immobiliser, il soupira d'aise et rit avec ses compagnons de misère, aussi puants soient-ils. Il frappa des poings fermés, tapa dans des mains caleuses, heurta des coudes éraflés. Certains n'étaient que des esclaves et pourtant il rit avec, s'enquit de leur état et se réjouit avec eux d'être arrivés à bon port pour une journée de plus.
La fête était à l'honneur cette soirée-là. Le capitaine avait ordonné qu'on célébrât le pillage d'un navire marchand phénicien dans la journée. De l'argent facile, pas de pertes parmi les troupes d'assaut et un beau butin qu'on pourra écouler dans le prochain port qui ne serait pas trop regardant sur l'origine de la cargaison. Aelios, malgré son jeune âge, fit la fête avec entrain. Ce n'était pas la première fois et ce ne serait certainement pas la dernière dans une compagnie pirate comme celle-ci. Il fit croire qu'il buvait autant que tous les autres, mima l'ivresse, fit semblant de tituber. Pourtant il n'avait bu qu'une demi-chope de bière depuis le début de la soirée. Mais entre les danses et les rires gras, personne ne remarquerait que son regard était encore parfaitement en alerte. Comédien dans l'âme, personne ne remarquerait que sa danse endiablée autour du gros feu de joie n'était que du chiqué. Personne ne remarquerait non plus que le gros couteau ayant servi à découper le cochon braisé avait étrangement disparu.
Aelios prit son mal en patience, il attendit longuement. Il attendit que les premiers pirates s'écroulent de fatigue dans leurs tentes de fortune. Il attendit que même les plus fêtards commencent à montrer des signes de fatigue. Lui aussi faisait semblant d'en montrer. Il annonça même qu'il allait enfin se coucher. Mais au lieu de cela, il se glissa dans les ombres. La nuit était bien sombre, la lune avait décidé de passer son séjour derrière une voûte nuagère. L'occasion ne se représenterait pas d'aussitôt. Cela faisait des mois maintenant qu'il attendait la bonne occasion, patiemment, réfrénant sa vengeance. Des années qu'il attendait sa vendetta. Et c'était pour ce soir. Il aurait dû être excité mais il était au contraire très calme. Il savait que son destin se jouait ce soir sur cette plage. Probablement.
Dans les ombres, il avait une vue imprenable sur le feu de joie qui commençait déjà à faiblir déjà. Mais les braises scintillaient encore, allongeant simplement les ombres autour. Il entendit le rire d'un goéland au-dessus de lui, mais pourtant il ne se laissa pas perturber. Son regard était fixé sur un homme en particulier. Un homme au nez écrasé. En le voyant rire à gorge déployée, sa prise se resserra douloureusement sur le manche du poignard. Il attendit plusieurs dizaines de minutes, une heure peut-être. Entouré qu'il était de ronflements, de cris de goélands, personne ne ferait attention à cette petite silhouette d'adolescent blottie dans les ombres. Il y en avait de toute façon des corps allongés, on ne sait trop comment, incapables qu'ils étaient de trouver un lieu plus confortable pour finir leur nuit.
Le moment propice arriva et Aelios disparut dans les ombres. Il marcha à pas de loups, se glissant dans le sable aussi furtivement qu'un serpent. Fini l'air enjoué, bienvenue la détermination. Il se glissa dans les ombres, suivant la direction qu'avait pris l'homme puis se fia à ses 5 sens pour retrouver sa piste. Il était allé loin pour faire son affaire, il faisait presque tout le boulot à sa place. Aelios aurait pu être nerveux, il aurait pu sentir son coeur battre à tout rompre au point d'en sortir presque de son torse, il aurait pu avoir les mains moites, le souffle court. A la place, il était si calme, froid, déterminé. Son destin se jouait probablement ce soir et il n'en avait cure. Cela faisait quelques années maintenant qu'il n'avait pas réellement de vie, qu'il ne vivait plus que dans cet objectif. Que pourrait-il bien faire après de toute façon ? Et s'il devait mourir ce soir, ce serait le menton haut en tentant de réparer le mal qui lui aura été causé. Mais il avait travaillé si dur, il ne pouvait pas échouer, pas comme cela.
Son anticipation l'amena à passer de longues minutes dans sa tête à naviguer entre les arbres alors qu'il ne lui fallut qu'une petite minute en réalité pour se trouver en vue de sa cible. Il l'entendit baisser son pantalon, il entendit les autres bruits aussi. Il cacha promptement son arme mais ne s'arrêta pas en si bon chemin. Il reprit son masque, son sourire, son visage fatigué et sa démarche légèrement titubante. Il prit même une expression de surprise penaude en tombant nez à nez avec l'homme au nez écrasé. L'homme le repéra bien sûr, il n'avait rien fait pour l'en empêcher. Il éclata même d'un rire gras et tonitruant en le voyant, continuant pour autant à faire sa petite affaire. Lui aussi était éméché, lui aussi avait été berné par son air avenant de petit mousse parfait. Cela faisait un peu plus d'un an maintenant qu'il ne prenait plus ses précautions à ses côtés, qu'il ne faisait plus attention lorsqu'ils étaient dans la même pièce. Aelios l'avait laissé prendre confiance.
- Bwahaha ! Bah alors l'bleu, toi aussi t'as du mal à t'décuver ?
- Oui, m'sieur. Aelios passa une main gênée dans ses cheveux. J'crois que j'vais vomir m'sieur...
- Hahaha ! Ils n'ont plus rien dans l'ventre ces p'tits jeunots ! Allez fais ta p'tite affaire, t'inquiète pas pour moi. On est entres mecs, hein ?
- Merci, m'sieur.
Aelios avait joué son rôle à la perfection, prenant une voix soulagée et fatiguée. Il s'était avancé, avait fait semblant de mettre une main devant la bouche pour masquer une nausée imminente. Il s'était rapproché de l'autre alors que ce dernier lui avait désormais tourné le dos, sifflotant tranquillement en tenant son engin. Il ne le vit donc pas prendre un air plus sérieux. Il ne le vit pas se glisser derrière lui. Il ne vit pas sa main se tendre, la lame brillant soudainement d'un éclat presque irréel. Une épée de Damoclès qui s'abattit sur lui, droit vers son cou. Une fois. Deux fois. Trois fois.
- Ça, c'était pour mes parents, enfoiré !
Il fit un sourire en coin, se lécha même les doigts de délectation, goûtant au liquide ferrugineux qui l'enchanta. Mais il ne perdit pas plus de temps. Il se glissa à nouveau dans les ombres. Plus loin, une nouvelle tunique et des petites amphores avec du vin et de l'eau l'attendaient. Il fallait se nettoyer consciencieusement à présent. Et enterrer ce couteau et cette griffe dans le sable, là où personne ne pourrait jamais les trouver. Ce soir-là, il se coucha sereinement et dormit comme un bébé pour la première fois depuis très longtemps. Il s'endormit dans le bruit des vagues et le cri des goélands qui ne seraient interrompus qu'au petit matin lorsqu'un des leurs donnerait l'alerte.

L'odeur âcre de la fumée agressait ses narines. Il sentait la chaleur sur sa peau, était aveuglé par cette lumière si forte. Elle venait de toute part. Il avait l'impression d'être piégé. Où qu'il porte le regard, il n'y avait que du rouge. Sur les pavés teintés de sang, sur les bâtiments en proie aux flammes. Il ne savait plus ce qu'il fallait faire, où il fallait aller. Il fallait que quelqu'un l'aide, il était perdu. Où était maman ? Où était papa ? Il ne les trouvait plus non plus. Il ne trouvait même plus le chemin de la maison. Il aurait pu jurer qu'elle se trouvait là pourtant. Mais là, devant ses yeux, il n'y avait qu'un bâtiment écroulé et tous les bâtiments écroulés se ressemblaient. Mais ils ne ressemblaient pas à une maison. Pas à sa maison.
Des yeux mornes le fixaient, une femme, le visage tourné vers lui, plus aucune étincelle de vie ne s'échappait de ses yeux...
Le petit Aelios se tenait droit, complètement figé, tétanisé. De la suie teintait ses joues depuis plusieurs minutes à présent. Des larmes avaient creusé un sillon sur ses joues. Il était perdu au milieu d'un chaos indescriptible. Ses oreilles n'entendaient déjà plus ces bâtiments qui s'écroulaient. Il n'entendait pas non plus les cris des habitants qui appelaient à l'aide en vain. Qu'aurait-il bien pu faire de toute façon ? Lui aussi avait bien besoin d'aide à présent. Ses yeux ne voyaient plus tous ces gens qui couraient partout, certains en fuyant d'autres. Ils passaient à côté de lui comme s'il n'existait pas. Pourtant, il n'y avait encore pas si longtemps, ils faisaient plus attention à lui... Pourquoi tout à coup il ne semblait être plus personne ?
Il sentait le plancher sous ses genoux endoloris, la paille lui piquait toute la jambe.
Une femme courut vers lui, paniquée, le saisit par les bras. Elle lui cria des mots qu'il ne comprenait pas. Il ne parvenait même pas vraiment à la regarder. Elle le secoua mais il ne parvenait pas à réagir. Il devrait faire quelque chose mais plus rien ne bougeait. Il ne savait plus comment faire. Alors il serra ses poings, frustré et impuissant. Son poing serra son petit mouchoir blanc. Un soleil y était brodé. Sa maman l'avait brodé pour lui à sa naissance. Elle n'arrêtait pas de dire qu'il était son petit soleil.
Sa main était tout contre sa bouche, étouffant une exclamation d'horreur.
La femme cria, le secoua encore. Elle l'agrippait fort, elle lui faisait mal. Elle finit par abandonner, elle a entendu des cris, des rires. Elle s'enfuit à toutes jambes. Elle n'évita pas la flèche qui se logea entre ses omoplates. Il l'entendit crier puis chuter. Un rire tonitruant résonna devant Aelios. Mais il n'osait plus regarder devant lui à présent. Il ne voyait plus que le sol à ses pieds. Les ombres dansaient, c'était joli. Comme les spectacles de ces artistes qui venaient parfois cracher du feu autour du feu du village. Aelios aimait ces soirées, on pouvait rester debout un peu plus tard. Papa et maman l'autorisaient toujours à veiller plus tard pour voir le monsieur dragon cracher des flammes.
/!\ Attention, partie violente et graphique /!\
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Un liquide rouge s'échappait des énormes balafres écarlates qu'on voyait sur les bras de la femme mais cela ne semblait pas gêner le monsieur qu'il ne connaissait pas, l'homme au nez écrasé : il riait et grognait, son pantalon sur les genoux.
Un homme entra en trombe dans la pièce, il le trouva de suite dans sa cachette sous le meuble, lui cria : "Va t'en Aelios, cours !"
Aelios vit alors des ombres s'allonger sur le sol. 5 ombres qui ressortaient distinctement. Il en trembla de tout son corps. Il vit des chapeaux, des foulards, des grosses bottes, des épées, tout en ombres chinoises. Les ombres s'accompagnaient de rires rauques, bourrus. De voix fortes qui raisonnaient comme si le monde leur appartenait. Il ne savait pas très bien de quoi elles parlaient. Peut-être ne l'avaient-elles pas vu ? Mais au fond de lui il savait que si. Mais peut-être que s'il restait immobile alors elles finiraient par se lasser et le laisser tranquille ? Il ne pouvait pas représenter un danger pour elles n'est-ce pas ?
Le nouvel homme vit alors la scène et poussa un cri d'une rage extrême tout en se jetant sur l'homme à genoux au sol.
Aelios trouva enfin le courage de lever ses petits yeux noisettes vers les ombres. Il renifla et des larmes s'échappèrent encore des yeux. Il détailla les guerriers qui lui faisaient face : un homme à la tête de serpent, yeux fourbes et nez fin, un homme puissant au cou de taureau, un gringalet qui lui rappelait un rat des champs et un pirate éloquent dont la beauté ne faisait aucun doute. Et enfin, il y a avait le capitaine au grand chapeau dont les yeux pétillaient autant de sagesse et d'intelligence que de cruauté. Pourtant il tint bon, ne vacilla pas, ne fuit pas. Ils étaient hideux, ils faisaient peur, ils étaient menaçants. Aelios ne savait pas comment les faire partir, déjà l'un d'entre eux, celui à la tête de serpent, sortait une lame et se mettait à jouer avec. Cou de taureau prit la parole, clama "Regardez le, il s'est fait pipi dessus. On devrait lui abréger ses souffrances..." Suivi de nouveaux rires tonitruants. Humilié et effrayé, Aelios cria et ferma fort les yeux. Il sentit comme une décharge d'énergie qui s'échappa de son corps. Il ne savait pas ce qui s'était passé mais quand il rouvrit les yeux, les pirates baissaient leurs bras de leurs yeux, interloqués.
Droit sur le poignard de l'homme au sol et l'homme énervé s'écroula à genoux, tenant une plaie béante qui déjà laissait s'échapper un liquide vermillon.
L'homme au grand chapeau fit quelques pas vers lui et Aelios, lui, recula tout autant, pris d'horreur. Il l'entendit dire : "amenez le au navire, il m'intrigue ce mioche et il pourrait s'avérer utile, peut-être." Il voulait fuir mais il resta tétanisé, encore. Les hommes s'approchaient mais ses pieds étaient comme du plomb fondu, ancrés dans le sol. Et pourtant il bougea étonnamment facilement lorsqu'un des hommes le saisit et le hissa sur ses épaules et s'éloigna à grandes enjambées. Son regard se posa naturellement sur une petite maison en proie aux flammes. Il savait au fond de lui que plus jamais il ne la reverrait.
C'est là que l'homme à genoux croisa son regard alors que l'autre s'effondrait : Aelios cria et s'enfuit à toutes jambes alors qu'une nouvelle paire d'yeux s'éteignit devant lui pour la deuxième fois de la journée.

Chapitre 2 : Et soyons forts, Et rentrons au port.
Aelios rama, en nage. Encore un dernier effort et ils atteindraient enfin la crique pour y passer la nuit. L'effort lui faisait bander tous ses muscles, il étouffait dans cette partie de la trirème, tout au fond de ce maudit bateau. Il avait le souffle court, les mains caleuses et les fesses qui criaient grâce. Et pourtant il continuait de ramer. Chaque coup de tambour rythmait ses efforts, inlassablement, toute la journée. Il croyait l'entendre tout le temps, maintenant, il en faisait même des rêves de ce maudit tambour, tonnant encore et toujours sur le même rythme. Il en venait presque à croire que c'était son propre coeur qui battait dans ses tempes, au rythme de ses efforts. Parfois, il ne rêvait pas seulement du bruit du tambour, il rêvait aussi qu'il le faisait manger à son joueur, lui faisant traverser la peau de bête avec son crâne chauve.
Le tambour finit par s'arrêter et une vague de soupirs s'arracha des dizaines d'hommes qui trimaient dans cette minuscule cale surchauffée. Il se languissait d'être dans les étages supérieurs, là où il faisait plus frais, là où on ne sentait pas autant la sueur et l'hygiène douteuse de ses voisins de banc, là où on ne passait pas certaines journées, les pieds dans la vase et le limon de la mer. Mais le capitaine avait insisté. Cela lui forgerait le caractère qu'il disait. "Connais le travail de ton moindre sous-fifre et tu seras le meilleur pirate du monde grec" qu'il disait. Foutu bonhomme avec ses idées grandiloquentes. Il ne pouvait pas lui laisser la paix une seule journée. Et les soirées non plus d'ailleurs. Quand il ne ramait pas, il apprenait à lire, à se repérer sur une carte maritime, à connaître les rudiments de la navigation. Dans l'équipage, il se murmurait qu'Aelios serait sans nul doute le successeur du capitaine. Il était presque considéré comme le fils qu'il n'avait jamais eu. Bien qu'on lui attribuait plusieurs enfants illégitimes dans certaines cités libres à travers la Grèce, il semblait déterminé à tout lui apprendre.
Et Aelios n'en perdait pas une miette. C'était même le petit mousse modèle, apprécié de tous. Il était avenant, souriant, charismatique. Il connaissait le nom de tout le monde et tout le monde se targuait d'être proche du fils adoptif du capitaine. Aussi, quand il entendit la trière racler le fond de la plage puis s'immobiliser, il soupira d'aise et rit avec ses compagnons de misère, aussi puants soient-ils. Il frappa des poings fermés, tapa dans des mains caleuses, heurta des coudes éraflés. Certains n'étaient que des esclaves et pourtant il rit avec, s'enquit de leur état et se réjouit avec eux d'être arrivés à bon port pour une journée de plus.
La fête était à l'honneur cette soirée-là. Le capitaine avait ordonné qu'on célébrât le pillage d'un navire marchand phénicien dans la journée. De l'argent facile, pas de pertes parmi les troupes d'assaut et un beau butin qu'on pourra écouler dans le prochain port qui ne serait pas trop regardant sur l'origine de la cargaison. Aelios, malgré son jeune âge, fit la fête avec entrain. Ce n'était pas la première fois et ce ne serait certainement pas la dernière dans une compagnie pirate comme celle-ci. Il fit croire qu'il buvait autant que tous les autres, mima l'ivresse, fit semblant de tituber. Pourtant il n'avait bu qu'une demi-chope de bière depuis le début de la soirée. Mais entre les danses et les rires gras, personne ne remarquerait que son regard était encore parfaitement en alerte. Comédien dans l'âme, personne ne remarquerait que sa danse endiablée autour du gros feu de joie n'était que du chiqué. Personne ne remarquerait non plus que le gros couteau ayant servi à découper le cochon braisé avait étrangement disparu.
Aelios prit son mal en patience, il attendit longuement. Il attendit que les premiers pirates s'écroulent de fatigue dans leurs tentes de fortune. Il attendit que même les plus fêtards commencent à montrer des signes de fatigue. Lui aussi faisait semblant d'en montrer. Il annonça même qu'il allait enfin se coucher. Mais au lieu de cela, il se glissa dans les ombres. La nuit était bien sombre, la lune avait décidé de passer son séjour derrière une voûte nuagère. L'occasion ne se représenterait pas d'aussitôt. Cela faisait des mois maintenant qu'il attendait la bonne occasion, patiemment, réfrénant sa vengeance. Des années qu'il attendait sa vendetta. Et c'était pour ce soir. Il aurait dû être excité mais il était au contraire très calme. Il savait que son destin se jouait ce soir sur cette plage. Probablement.
Dans les ombres, il avait une vue imprenable sur le feu de joie qui commençait déjà à faiblir déjà. Mais les braises scintillaient encore, allongeant simplement les ombres autour. Il entendit le rire d'un goéland au-dessus de lui, mais pourtant il ne se laissa pas perturber. Son regard était fixé sur un homme en particulier. Un homme au nez écrasé. En le voyant rire à gorge déployée, sa prise se resserra douloureusement sur le manche du poignard. Il attendit plusieurs dizaines de minutes, une heure peut-être. Entouré qu'il était de ronflements, de cris de goélands, personne ne ferait attention à cette petite silhouette d'adolescent blottie dans les ombres. Il y en avait de toute façon des corps allongés, on ne sait trop comment, incapables qu'ils étaient de trouver un lieu plus confortable pour finir leur nuit.
Le moment propice arriva et Aelios disparut dans les ombres. Il marcha à pas de loups, se glissant dans le sable aussi furtivement qu'un serpent. Fini l'air enjoué, bienvenue la détermination. Il se glissa dans les ombres, suivant la direction qu'avait pris l'homme puis se fia à ses 5 sens pour retrouver sa piste. Il était allé loin pour faire son affaire, il faisait presque tout le boulot à sa place. Aelios aurait pu être nerveux, il aurait pu sentir son coeur battre à tout rompre au point d'en sortir presque de son torse, il aurait pu avoir les mains moites, le souffle court. A la place, il était si calme, froid, déterminé. Son destin se jouait probablement ce soir et il n'en avait cure. Cela faisait quelques années maintenant qu'il n'avait pas réellement de vie, qu'il ne vivait plus que dans cet objectif. Que pourrait-il bien faire après de toute façon ? Et s'il devait mourir ce soir, ce serait le menton haut en tentant de réparer le mal qui lui aura été causé. Mais il avait travaillé si dur, il ne pouvait pas échouer, pas comme cela.
Son anticipation l'amena à passer de longues minutes dans sa tête à naviguer entre les arbres alors qu'il ne lui fallut qu'une petite minute en réalité pour se trouver en vue de sa cible. Il l'entendit baisser son pantalon, il entendit les autres bruits aussi. Il cacha promptement son arme mais ne s'arrêta pas en si bon chemin. Il reprit son masque, son sourire, son visage fatigué et sa démarche légèrement titubante. Il prit même une expression de surprise penaude en tombant nez à nez avec l'homme au nez écrasé. L'homme le repéra bien sûr, il n'avait rien fait pour l'en empêcher. Il éclata même d'un rire gras et tonitruant en le voyant, continuant pour autant à faire sa petite affaire. Lui aussi était éméché, lui aussi avait été berné par son air avenant de petit mousse parfait. Cela faisait un peu plus d'un an maintenant qu'il ne prenait plus ses précautions à ses côtés, qu'il ne faisait plus attention lorsqu'ils étaient dans la même pièce. Aelios l'avait laissé prendre confiance.
- Bwahaha ! Bah alors l'bleu, toi aussi t'as du mal à t'décuver ?
- Oui, m'sieur. Aelios passa une main gênée dans ses cheveux. J'crois que j'vais vomir m'sieur...
- Hahaha ! Ils n'ont plus rien dans l'ventre ces p'tits jeunots ! Allez fais ta p'tite affaire, t'inquiète pas pour moi. On est entres mecs, hein ?
- Merci, m'sieur.
Aelios avait joué son rôle à la perfection, prenant une voix soulagée et fatiguée. Il s'était avancé, avait fait semblant de mettre une main devant la bouche pour masquer une nausée imminente. Il s'était rapproché de l'autre alors que ce dernier lui avait désormais tourné le dos, sifflotant tranquillement en tenant son engin. Il ne le vit donc pas prendre un air plus sérieux. Il ne le vit pas se glisser derrière lui. Il ne vit pas sa main se tendre, la lame brillant soudainement d'un éclat presque irréel. Une épée de Damoclès qui s'abattit sur lui, droit vers son cou. Une fois. Deux fois. Trois fois.
/!\ Attention, partie violente et graphique /!\
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Aelios entendit ses gargouillements, il n'entendit pas de cris : il avait tranché ses cordes vocales. Il le vit essayer de mettre ses mains sur la plaie. De contenir le flot incessant qui s'échappait de la jugulaire. Aelios sentait enfin l'excitation agiter ses veines. Il le regarda s'effondrer dans sa propre urine.
Il regarda ce sang, étrangement sombre dans la nuit voilée, s'étaler sur le sable. Se mélanger avec un autre liquide. Il regarda avec fascination la vie s'échapper par à-coups de l'homme au nez écrasé qui le regarda avec des yeux surpris et horrifiés. Mais il ne poussa pas de cris. Il ne pouvait plus que convulser sur le sol. Aelios ne sut jamais s'il était étouffé avec son propre sang ou s'il avait fini par ne plus en avoir assez. Mais il n'en perdit pas une miette. Il se délecta de ses gargouillis, de ces bulles de sang au coin des lèvres, de ce geyser qui pulsait sans discontinuer. Même lorsqu'il ne bougeait plus, il le contemplait en silence, son petit visage d'ange constellé de cet étrange liquide rougeâtre. Il tenait encore son couteau en l'air, souillé, comme si l'autre pouvait se relever d'un instant à l'autre. Puis lorsqu'il fut tout à fait certain que l'autre ne bougerait plus, il s'activa. Il rangea le poignard dans sa tunique et en sortit à la place une griffe de loup qu'il avait acheté à un marchand des mois plus tôt. Très méthodiquement, il lacéra le cadavre encore frais de l'homme. Il avait vu un cadavre de paysan qui avait été attaqué par un loup une fois. Il avait tout méthodiquement mémorisé.
Il fit les lacérations, préleva de bons morceaux de chair en déchiquetant sa peau. Il vola même des organes entiers, laissa comme des traces de morsures. Le corps était maquillé à la perfection maintenant. Personne ne pourrait se douter que c'était un meurtre à l'arme blanche. Une fois satisfait, il contempla une dernière fois le déchet par terre. Il cracha même sur son désormais cadavre.
Il regarda ce sang, étrangement sombre dans la nuit voilée, s'étaler sur le sable. Se mélanger avec un autre liquide. Il regarda avec fascination la vie s'échapper par à-coups de l'homme au nez écrasé qui le regarda avec des yeux surpris et horrifiés. Mais il ne poussa pas de cris. Il ne pouvait plus que convulser sur le sol. Aelios ne sut jamais s'il était étouffé avec son propre sang ou s'il avait fini par ne plus en avoir assez. Mais il n'en perdit pas une miette. Il se délecta de ses gargouillis, de ces bulles de sang au coin des lèvres, de ce geyser qui pulsait sans discontinuer. Même lorsqu'il ne bougeait plus, il le contemplait en silence, son petit visage d'ange constellé de cet étrange liquide rougeâtre. Il tenait encore son couteau en l'air, souillé, comme si l'autre pouvait se relever d'un instant à l'autre. Puis lorsqu'il fut tout à fait certain que l'autre ne bougerait plus, il s'activa. Il rangea le poignard dans sa tunique et en sortit à la place une griffe de loup qu'il avait acheté à un marchand des mois plus tôt. Très méthodiquement, il lacéra le cadavre encore frais de l'homme. Il avait vu un cadavre de paysan qui avait été attaqué par un loup une fois. Il avait tout méthodiquement mémorisé.
Il fit les lacérations, préleva de bons morceaux de chair en déchiquetant sa peau. Il vola même des organes entiers, laissa comme des traces de morsures. Le corps était maquillé à la perfection maintenant. Personne ne pourrait se douter que c'était un meurtre à l'arme blanche. Une fois satisfait, il contempla une dernière fois le déchet par terre. Il cracha même sur son désormais cadavre.
Il fit un sourire en coin, se lécha même les doigts de délectation, goûtant au liquide ferrugineux qui l'enchanta. Mais il ne perdit pas plus de temps. Il se glissa à nouveau dans les ombres. Plus loin, une nouvelle tunique et des petites amphores avec du vin et de l'eau l'attendaient. Il fallait se nettoyer consciencieusement à présent. Et enterrer ce couteau et cette griffe dans le sable, là où personne ne pourrait jamais les trouver. Ce soir-là, il se coucha sereinement et dormit comme un bébé pour la première fois depuis très longtemps. Il s'endormit dans le bruit des vagues et le cri des goélands qui ne seraient interrompus qu'au petit matin lorsqu'un des leurs donnerait l'alerte.

