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BG de Dracerinx - L'âme des pirates jamais ne mourra (En cours)

Publié : dim. mai 03, 2026 12:58 pm
par Dracerinx
Chapitre 1 : Il y a les morts, il y a les vivants

L'odeur âcre de la fumée agressait ses narines. Il sentait la chaleur sur sa peau, était aveuglé par cette lumière si forte. Elle venait de toute part. Il avait l'impression d'être piégé. Où qu'il porte le regard, il n'y avait que du rouge. Sur les pavés teintés de sang, sur les bâtiments en proie aux flammes. Il ne savait plus ce qu'il fallait faire, où il fallait aller. Il fallait que quelqu'un l'aide, il était perdu. Où était maman ? Où était papa ? Il ne les trouvait plus non plus. Il ne trouvait même plus le chemin de la maison. Il aurait pu jurer qu'elle se trouvait là pourtant. Mais là, devant ses yeux, il n'y avait qu'un bâtiment écroulé et tous les bâtiments écroulés se ressemblaient. Mais ils ne ressemblaient pas à une maison. Pas à sa maison.

Des yeux mornes le fixaient, une femme, le visage tourné vers lui, plus aucune étincelle de vie ne s'échappait de ses yeux...

Le petit Aelios se tenait droit, complètement figé, tétanisé. De la suie teintait ses joues depuis plusieurs minutes à présent. Des larmes avaient creusé un sillon sur ses joues. Il était perdu au milieu d'un chaos indescriptible. Ses oreilles n'entendaient déjà plus ces bâtiments qui s'écroulaient. Il n'entendait pas non plus les cris des habitants qui appelaient à l'aide en vain. Qu'aurait-il bien pu faire de toute façon ? Lui aussi avait bien besoin d'aide à présent. Ses yeux ne voyaient plus tous ces gens qui couraient partout, certains en fuyant d'autres. Ils passaient à côté de lui comme s'il n'existait pas. Pourtant, il n'y avait encore pas si longtemps, ils faisaient plus attention à lui... Pourquoi tout à coup il ne semblait être plus personne ?

Il sentait le plancher sous ses genoux endoloris, la paille lui piquait toute la jambe.

Une femme courut vers lui, paniquée, le saisit par les bras. Elle lui cria des mots qu'il ne comprenait pas. Il ne parvenait même pas vraiment à la regarder. Elle le secoua mais il ne parvenait pas à réagir. Il devrait faire quelque chose mais plus rien ne bougeait. Il ne savait plus comment faire. Alors il serra ses poings, frustré et impuissant. Son poing serra son petit mouchoir blanc. Un soleil y était brodé. Sa maman l'avait brodé pour lui à sa naissance. Elle n'arrêtait pas de dire qu'il était son petit soleil.

Sa main était tout contre sa bouche, étouffant une exclamation d'horreur.

La femme cria, le secoua encore. Elle l'agrippait fort, elle lui faisait mal. Elle finit par abandonner, elle a entendu des cris, des rires. Elle s'enfuit à toutes jambes. Elle n'évita pas la flèche qui se logea entre ses omoplates. Il l'entendit crier puis chuter. Un rire tonitruant résonna devant Aelios. Mais il n'osait plus regarder devant lui à présent. Il ne voyait plus que le sol à ses pieds. Les ombres dansaient, c'était joli. Comme les spectacles de ces artistes qui venaient parfois cracher du feu autour du feu du village. Aelios aimait ces soirées, on pouvait rester debout un peu plus tard. Papa et maman l'autorisaient toujours à veiller plus tard pour voir le monsieur dragon cracher des flammes.
/!\ Attention, partie violente et graphique /!\
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Un liquide rouge s'échappait des énormes balafres écarlates qu'on voyait sur les bras de la femme mais cela ne semblait pas gêner le monsieur qu'il ne connaissait pas, l'homme au nez écrasé : il riait et grognait, son pantalon sur les genoux.
Mais les belles lumières étaient maintenant peu à peu envahies par une nappe écarlate. Aelios serra son petit mouchoir encore un peu plus fort. Ses jambes tremblaient à présent. Une petite tâche humide s'agrandit sur le pantalon de sa tunique. Il recula au fur et à mesure que la tâche grandissait. Il ne voulait pas bouger, mais il ne voulait pas non plus que la tâche atteigne ses petits souliers. Non : pas question. Il suffoquait maintenant, il ne savait pas dire si c'était à cause des sanglots, de la fumée ou de sa propre panique. Mais il n'arrivait plus bien à respirer. Il avait besoin d'eau mais il ne pouvait pas aller vers l'eau. ILS étaient vers l'eau.

Un homme entra en trombe dans la pièce, il le trouva de suite dans sa cachette sous le meuble, lui cria : "Va t'en Aelios, cours !"

Aelios vit alors des ombres s'allonger sur le sol. 5 ombres qui ressortaient distinctement. Il en trembla de tout son corps. Il vit des chapeaux, des foulards, des grosses bottes, des épées, tout en ombres chinoises. Les ombres s'accompagnaient de rires rauques, bourrus. De voix fortes qui raisonnaient comme si le monde leur appartenait. Il ne savait pas très bien de quoi elles parlaient. Peut-être ne l'avaient-elles pas vu ? Mais au fond de lui il savait que si. Mais peut-être que s'il restait immobile alors elles finiraient par se lasser et le laisser tranquille ? Il ne pouvait pas représenter un danger pour elles n'est-ce pas ?

Le nouvel homme vit alors la scène et poussa un cri d'une rage extrême tout en se jetant sur l'homme à genoux au sol.

Aelios trouva enfin le courage de lever ses petits yeux noisettes vers les ombres. Il renifla et des larmes s'échappèrent encore des yeux. Il détailla les guerriers qui lui faisaient face : un homme à la tête de serpent, yeux fourbes et nez fin, un homme puissant au cou de taureau, un gringalet qui lui rappelait un rat des champs et un pirate éloquent dont la beauté ne faisait aucun doute. Et enfin, il y a avait le capitaine au grand chapeau dont les yeux pétillaient autant de sagesse et d'intelligence que de cruauté. Pourtant il tint bon, ne vacilla pas, ne fuit pas. Ils étaient hideux, ils faisaient peur, ils étaient menaçants. Aelios ne savait pas comment les faire partir, déjà l'un d'entre eux, celui à la tête de serpent, sortait une lame et se mettait à jouer avec. Cou de taureau prit la parole, clama "Regardez le, il s'est fait pipi dessus. On devrait lui abréger ses souffrances..." Suivi de nouveaux rires tonitruants. Humilié et effrayé, Aelios cria et ferma fort les yeux. Il sentit comme une décharge d'énergie qui s'échappa de son corps. Il ne savait pas ce qui s'était passé mais quand il rouvrit les yeux, les pirates baissaient leurs bras de leurs yeux, interloqués.

Droit sur le poignard de l'homme au sol et l'homme énervé s'écroula à genoux, tenant une plaie béante qui déjà laissait s'échapper un liquide vermillon.

L'homme au grand chapeau fit quelques pas vers lui et Aelios, lui, recula tout autant, pris d'horreur. Il l'entendit dire : "amenez le au navire, il m'intrigue ce mioche et il pourrait s'avérer utile, peut-être." Il voulait fuir mais il resta tétanisé, encore. Les hommes s'approchaient mais ses pieds étaient comme du plomb fondu, ancrés dans le sol. Et pourtant il bougea étonnamment facilement lorsqu'un des hommes le saisit et le hissa sur ses épaules et s'éloigna à grandes enjambées. Son regard se posa naturellement sur une petite maison en proie aux flammes. Il savait au fond de lui que plus jamais il ne la reverrait.

C'est là que l'homme à genoux croisa son regard alors que l'autre s'effondrait : Aelios cria et s'enfuit à toutes jambes alors qu'une nouvelle paire d'yeux s'éteignit devant lui pour la deuxième fois de la journée.

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Chapitre 2 : Et soyons forts, Et rentrons au port.

Aelios rama, en nage. Encore un dernier effort et ils atteindraient enfin la crique pour y passer la nuit. L'effort lui faisait bander tous ses muscles, il étouffait dans cette partie de la trirème, tout au fond de ce maudit bateau. Il avait le souffle court, les mains caleuses et les fesses qui criaient grâce. Et pourtant il continuait de ramer. Chaque coup de tambour rythmait ses efforts, inlassablement, toute la journée. Il croyait l'entendre tout le temps, maintenant, il en faisait même des rêves de ce maudit tambour, tonnant encore et toujours sur le même rythme. Il en venait presque à croire que c'était son propre coeur qui battait dans ses tempes, au rythme de ses efforts. Parfois, il ne rêvait pas seulement du bruit du tambour, il rêvait aussi qu'il le faisait manger à son joueur, lui faisant traverser la peau de bête avec son crâne chauve.

Le tambour finit par s'arrêter et une vague de soupirs s'arracha des dizaines d'hommes qui trimaient dans cette minuscule cale surchauffée. Il se languissait d'être dans les étages supérieurs, là où il faisait plus frais, là où on ne sentait pas autant la sueur et l'hygiène douteuse de ses voisins de banc, là où on ne passait pas certaines journées, les pieds dans la vase et le limon de la mer. Mais le capitaine avait insisté. Cela lui forgerait le caractère qu'il disait. "Connais le travail de ton moindre sous-fifre et tu seras le meilleur pirate du monde grec" qu'il disait. Foutu bonhomme avec ses idées grandiloquentes. Il ne pouvait pas lui laisser la paix une seule journée. Et les soirées non plus d'ailleurs. Quand il ne ramait pas, il apprenait à lire, à se repérer sur une carte maritime, à connaître les rudiments de la navigation. Dans l'équipage, il se murmurait qu'Aelios serait sans nul doute le successeur du capitaine. Il était presque considéré comme le fils qu'il n'avait jamais eu. Bien qu'on lui attribuait plusieurs enfants illégitimes dans certaines cités libres à travers la Grèce, il semblait déterminé à tout lui apprendre.

Et Aelios n'en perdait pas une miette. C'était même le petit mousse modèle, apprécié de tous. Il était avenant, souriant, charismatique. Il connaissait le nom de tout le monde et tout le monde se targuait d'être proche du fils adoptif du capitaine. Aussi, quand il entendit la trière racler le fond de la plage puis s'immobiliser, il soupira d'aise et rit avec ses compagnons de misère, aussi puants soient-ils. Il frappa des poings fermés, tapa dans des mains caleuses, heurta des coudes éraflés. Certains n'étaient que des esclaves et pourtant il rit avec, s'enquit de leur état et se réjouit avec eux d'être arrivés à bon port pour une journée de plus.

La fête était à l'honneur cette soirée-là. Le capitaine avait ordonné qu'on célébrât le pillage d'un navire marchand phénicien dans la journée. De l'argent facile, pas de pertes parmi les troupes d'assaut et un beau butin qu'on pourra écouler dans le prochain port qui ne serait pas trop regardant sur l'origine de la cargaison. Aelios, malgré son jeune âge, fit la fête avec entrain. Ce n'était pas la première fois et ce ne serait certainement pas la dernière dans une compagnie pirate comme celle-ci. Il fit croire qu'il buvait autant que tous les autres, mima l'ivresse, fit semblant de tituber. Pourtant il n'avait bu qu'une demi-chope de bière depuis le début de la soirée. Mais entre les danses et les rires gras, personne ne remarquerait que son regard était encore parfaitement en alerte. Comédien dans l'âme, personne ne remarquerait que sa danse endiablée autour du gros feu de joie n'était que du chiqué. Personne ne remarquerait non plus que le gros couteau ayant servi à découper le cochon braisé avait étrangement disparu.

Aelios prit son mal en patience, il attendit longuement. Il attendit que les premiers pirates s'écroulent de fatigue dans leurs tentes de fortune. Il attendit que même les plus fêtards commencent à montrer des signes de fatigue. Lui aussi faisait semblant d'en montrer. Il annonça même qu'il allait enfin se coucher. Mais au lieu de cela, il se glissa dans les ombres. La nuit était bien sombre, la lune avait décidé de passer son séjour derrière une voûte nuagère. L'occasion ne se représenterait pas d'aussitôt. Cela faisait des mois maintenant qu'il attendait la bonne occasion, patiemment, réfrénant sa vengeance. Des années qu'il attendait sa vendetta. Et c'était pour ce soir. Il aurait dû être excité mais il était au contraire très calme. Il savait que son destin se jouait ce soir sur cette plage. Probablement.

Dans les ombres, il avait une vue imprenable sur le feu de joie qui commençait déjà à faiblir déjà. Mais les braises scintillaient encore, allongeant simplement les ombres autour. Il entendit le rire d'un goéland au-dessus de lui, mais pourtant il ne se laissa pas perturber. Son regard était fixé sur un homme en particulier. Un homme au nez écrasé. En le voyant rire à gorge déployée, sa prise se resserra douloureusement sur le manche du poignard. Il attendit plusieurs dizaines de minutes, une heure peut-être. Entouré qu'il était de ronflements, de cris de goélands, personne ne ferait attention à cette petite silhouette d'adolescent blottie dans les ombres. Il y en avait de toute façon des corps allongés, on ne sait trop comment, incapables qu'ils étaient de trouver un lieu plus confortable pour finir leur nuit.

Le moment propice arriva et Aelios disparut dans les ombres. Il marcha à pas de loups, se glissant dans le sable aussi furtivement qu'un serpent. Fini l'air enjoué, bienvenue la détermination. Il se glissa dans les ombres, suivant la direction qu'avait pris l'homme puis se fia à ses 5 sens pour retrouver sa piste. Il était allé loin pour faire son affaire, il faisait presque tout le boulot à sa place. Aelios aurait pu être nerveux, il aurait pu sentir son coeur battre à tout rompre au point d'en sortir presque de son torse, il aurait pu avoir les mains moites, le souffle court. A la place, il était si calme, froid, déterminé. Son destin se jouait probablement ce soir et il n'en avait cure. Cela faisait quelques années maintenant qu'il n'avait pas réellement de vie, qu'il ne vivait plus que dans cet objectif. Que pourrait-il bien faire après de toute façon ? Et s'il devait mourir ce soir, ce serait le menton haut en tentant de réparer le mal qui lui aura été causé. Mais il avait travaillé si dur, il ne pouvait pas échouer, pas comme cela.

Son anticipation l'amena à passer de longues minutes dans sa tête à naviguer entre les arbres alors qu'il ne lui fallut qu'une petite minute en réalité pour se trouver en vue de sa cible. Il l'entendit baisser son pantalon, il entendit les autres bruits aussi. Il cacha promptement son arme mais ne s'arrêta pas en si bon chemin. Il reprit son masque, son sourire, son visage fatigué et sa démarche légèrement titubante. Il prit même une expression de surprise penaude en tombant nez à nez avec l'homme au nez écrasé. L'homme le repéra bien sûr, il n'avait rien fait pour l'en empêcher. Il éclata même d'un rire gras et tonitruant en le voyant, continuant pour autant à faire sa petite affaire. Lui aussi était éméché, lui aussi avait été berné par son air avenant de petit mousse parfait. Cela faisait un peu plus d'un an maintenant qu'il ne prenait plus ses précautions à ses côtés, qu'il ne faisait plus attention lorsqu'ils étaient dans la même pièce. Aelios l'avait laissé prendre confiance.


- Bwahaha ! Bah alors l'bleu, toi aussi t'as du mal à t'décuver ?

- Oui, m'sieur. Aelios passa une main gênée dans ses cheveux. J'crois que j'vais vomir m'sieur...

- Hahaha ! Ils n'ont plus rien dans l'ventre ces p'tits jeunots ! Allez fais ta p'tite affaire, t'inquiète pas pour moi. On est entres mecs, hein ?

- Merci, m'sieur.

Aelios avait joué son rôle à la perfection, prenant une voix soulagée et fatiguée. Il s'était avancé, avait fait semblant de mettre une main devant la bouche pour masquer une nausée imminente. Il s'était rapproché de l'autre alors que ce dernier lui avait désormais tourné le dos, sifflotant tranquillement en tenant son engin. Il ne le vit donc pas prendre un air plus sérieux. Il ne le vit pas se glisser derrière lui. Il ne vit pas sa main se tendre, la lame brillant soudainement d'un éclat presque irréel. Une épée de Damoclès qui s'abattit sur lui, droit vers son cou. Une fois. Deux fois. Trois fois.
/!\ Attention, partie violente et graphique /!\
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Aelios entendit ses gargouillements, il n'entendit pas de cris : il avait tranché ses cordes vocales. Il le vit essayer de mettre ses mains sur la plaie. De contenir le flot incessant qui s'échappait de la jugulaire. Aelios sentait enfin l'excitation agiter ses veines. Il le regarda s'effondrer dans sa propre urine.

Il regarda ce sang, étrangement sombre dans la nuit voilée, s'étaler sur le sable. Se mélanger avec un autre liquide. Il regarda avec fascination la vie s'échapper par à-coups de l'homme au nez écrasé qui le regarda avec des yeux surpris et horrifiés. Mais il ne poussa pas de cris. Il ne pouvait plus que convulser sur le sol. Aelios ne sut jamais s'il était étouffé avec son propre sang ou s'il avait fini par ne plus en avoir assez. Mais il n'en perdit pas une miette. Il se délecta de ses gargouillis, de ces bulles de sang au coin des lèvres, de ce geyser qui pulsait sans discontinuer. Même lorsqu'il ne bougeait plus, il le contemplait en silence, son petit visage d'ange constellé de cet étrange liquide rougeâtre. Il tenait encore son couteau en l'air, souillé, comme si l'autre pouvait se relever d'un instant à l'autre. Puis lorsqu'il fut tout à fait certain que l'autre ne bougerait plus, il s'activa. Il rangea le poignard dans sa tunique et en sortit à la place une griffe de loup qu'il avait acheté à un marchand des mois plus tôt. Très méthodiquement, il lacéra le cadavre encore frais de l'homme. Il avait vu un cadavre de paysan qui avait été attaqué par un loup une fois. Il avait tout méthodiquement mémorisé.

Il fit les lacérations, préleva de bons morceaux de chair en déchiquetant sa peau. Il vola même des organes entiers, laissa comme des traces de morsures. Le corps était maquillé à la perfection maintenant. Personne ne pourrait se douter que c'était un meurtre à l'arme blanche. Une fois satisfait, il contempla une dernière fois le déchet par terre. Il cracha même sur son désormais cadavre.
- Ça, c'était pour mes parents, enfoiré !

Il fit un sourire en coin, se lécha même les doigts de délectation, goûtant au liquide ferrugineux qui l'enchanta. Mais il ne perdit pas plus de temps. Il se glissa à nouveau dans les ombres. Plus loin, une nouvelle tunique et des petites amphores avec du vin et de l'eau l'attendaient. Il fallait se nettoyer consciencieusement à présent. Et enterrer ce couteau et cette griffe dans le sable, là où personne ne pourrait jamais les trouver. Ce soir-là, il se coucha sereinement et dormit comme un bébé pour la première fois depuis très longtemps. Il s'endormit dans le bruit des vagues et le cri des goélands qui ne seraient interrompus qu'au petit matin lorsqu'un des leurs donnerait l'alerte.

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Re: BG de Dracerinx - L'âme des pirates jamais ne mourra (En cours)

Publié : ven. mai 08, 2026 7:20 pm
par Dracerinx
Chapitre 3 : Quand sonne l'heure, Hissons nos couleurs

Le soleil était haut dans le ciel. Pas un brin de vent, pas un nuage à l'horizon, juste cet astre de plomb qui écrasait tout sur son passage. Aelios avait beau avoir un chapeau sur la tête, il devait encore fermer un œil pour se protéger la vue de cette éclatante lumière. Pourtant il n'avait pas si chaud, il était plutôt comme un lézard qui se dorait au soleil, profitant d'une chaleur bienfaitrice. Un silence de mort régnait sur le trière, comme c'était rarement le cas. A part dans ces moments-là, ces moments d'anticipation. Les hommes étaient tendus, ils serraient leur arme de leur mains moites, suaient à grosses gouttes sous la chaleur étouffante de l'après-midi. Ils tiraient une tronche comme pas permis alors qu'Aelios gardait son sourire de façade. Il était même presque heureux, prêt à affronter la mort en la regardant droit dans les yeux. Il n'accordait plus vraiment d'importance à sa propre vie désormais. Il avait déjà presque fait son temps en fait.

Depuis cet événement, un poids s'était considérablement retiré de ses épaules. La jubilation de la vengeance passée, il avait quand même ressenti une période de vide. Une période d'incertitude où plus rien n'avait de sens ni d'importance. L'équipage l'avait remarqué, ils s'inquiétaient pour lui, pensaient qu'il était malade. Il en avait même été alité quelques jours, avait maigri de plusieurs kilos. Les événements de ce soir là avaient fini par lui revenir en tête, probablement dans un moment de délire complet. Ses souvenirs s'étaient figés sur cette image, l'image de ces 5 pirates qui l'avaient alors terrifié à l'époque. Lui, petite chose insignifiante, face à cinq prédateurs armés jusqu'aux dents. Lui, tremblant comme une feuille, son pantalon mouillé par la peur, face à des colosses qui avaient été prêts à le passer au fer sans aucun ménagement. C'est à ce moment-là qu'il eut une épiphanie. Il trouva sa prochaine raison de vivre, sa prochaine vengeance. Alors, il commença à aller mieux.

Tout l'équipage avait fêté l'événement. Depuis lors, il n'avait plus jamais été du côté des rameurs. Et même celui qui l'avait remplacé ne rechigna pas. Il était désormais dans les forces d'assaut. Une position qui n'avait pas été forcément plus enviable mais qui lui convenait bien mieux. C'était moins sale, moins dégradant. Aelios était impatient ; il grimpa sur le rebord de la trirème et se suspendit par le cordage de la grande voile, son corps en équilibre au-dessus de la mer. Mais il n'avait pas peur. Et il voyait bien que cela rassurait certains des hommes. Son côté souriant, décontracté, leur permettait de relativiser la gravité de la situation. Il nota chaque pirate qu'il arrivait à influencer ainsi. Ils pourraient lui être utiles plus tard. Son regard glissa même vers le pirate séduisant et éloquent, l'une de ses cibles, Lysandros. Il se força à lui sourire, à lui adresser un clin d'oeil. Son sourire lui fut rendu et même lorsqu'il détourna le regard, il sentit celui de l'autre s'attarder sur lui ; il ne pouvait plus s'empêcher de le détailler des pieds à la tête maintenant. Parfait.

*** Début du flashback ***

/!\ Attention, partie crue /!\
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Ils étaient enfin arrivés dans un port libre. Un port pas trop regardant sur les bateaux qui arrivaient et qui accostaient. Ici, le business était le business. Tout se vendait tant qu'on y mettait le prix. Bras dessus, bras dessous, Lysandros et Aelios avançaient dans les rues sombres du port. Quelques torches et lanternes éclairaient les rues ici ou là mais c'était davantage pour attirer l'attention sur des boutiques, des auberges ou des tavernes plutôt que comme éclairage public. Cela donnait une ambiance plutôt glauque mais rien n'aurait pu entacher l'humeur du petit groupe de pirates qui arpentait ces ruelles. Ils étaient heureux, ils étaient bruyants, ils étaient ronds comme des barils surtout.

La fête avait commencé dans une taverne du coin. Ils avaient bu, beaucoup bu. Aelios n'avait pas pu faire semblant cette fois, lui aussi était bien amoché. Ils n'arrêtaient pas de le resservir, de lui dire de boire sa boisson cul-sec. Et à chaque fois, ils éclataient tous de rire en tapant les chopes d'hydromel contre la table de la taverne qui n'avait rien demandé. Évidemment ils avaient été trop bruyants, évidemment une bagarre avait éclaté et évidemment ils avaient été escortés promptement hors de la taverne. Et Aelios était soûl maintenant. Sa tête lui tournait, il n'arrivait plus très bien à marcher droit. Mais ce n'était pas grave, Lysandros le soutenait. C'était lui qui avait eu cette brillante idée. Dépuceler le petit et innocent Aelios. S'ils savaient ce qu'il avait déjà fait pourtant...

Aelios avait protesté bien sûr mais faiblement. Son masque se craquelait avec l'alcool et il n'aimait pas ça. Il gardait toute son énergie à essayer de ne pas dire de bêtises, à se comporter normalement. Mais parfois, il n'y arrivait pas et les autres éclataient de rire. Ils attribuaient sûrement ça à l'alcool. Alors le petit groupe de pirates se dirigeait vers une maison close. Tout bon port libre qui se respectait avait une maison close. Les marins dépensaient toujours leurs sous et leurs parts dans le seul plaisir qu'il rencontrait en mer : les maisons closes. Ils finirent par la trouver, "La meilleure de toute la ville" disait un pirate. "On y trouve tout ce qu'on veut !" Et Aelios avait grimacé. Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire "tout ce qu'on veut" ? Qu'est-ce qu'on pouvait bien vouloir ?

Ils y étaient entrés, comme s'ils possédaient l'endroit, braillants, titubants. Et pourtant, la maîtresse des lieux les avait accueillis avec beaucoup d'attention et d'égards. Aelios avait vu tout de suite qu'elle mentait, trompait, jouait un rôle. Il avait l'intuition pour cela. Mais il était bien trop occupé à essayer de se tenir droit... Et l'attention se concentra bientôt sur lui et il rougit comme la pucelle qu'il était. Les rires fusaient à nouveau et la maîtresse des lieux lui accorda une attention particulière. Elle savait qu'il était très jeune, elle savait qu'il n'avait pas vraiment l'âge pour cela. Mais elle l'ignora. Les marins étaient une communauté un peu spéciale. Elle lui trouva deux femmes magnifiques. Aelios s'en mordait les lèvres devant leur corps déjà bien dénudés. Lysandros avait vu son regard, avait ri puis Aelios se souvenait vaguement l'avoir entendu dire "Allez viens l'étalon fougueux, tu vas pouvoir apprendre du meilleur !".

Les autres avaient éclaté de rire et Lysandros l'avait tiré par la main. Il s'était retrouvé dans une chambre à part, dans son plus simple appareil. Alignés au bord du lit, Lysandros et Aelios faisaient leur petite affaire. Les femmes faisaient du bruit, presque trop de bruit. Elles aussi jouaient un peu la comédie. Il les avait vu faire. Et pourtant, c'était le meilleur jour de sa vie. Il découvrait un nouveau monde de plaisirs, de chair. Il avait chaud, beaucoup trop chaud mais il ne pouvait pas s'arrêter, le plaisir était trop intense. Puis il avait tourné les yeux vers Lysandros, regardait vaguement comment il faisait derrière l'écran de fumée qui lui barrait les yeux. Il avait vu son regard enfiévré sur lui. Il ne cessait pas de le dévorer des yeux.

C'était lui qui avait fait le premier pas. C'était lui qui l'avait saisi par la nuque. Pourtant, Aelios se sentait si sale, en sueur, il sentait la transpiration et l'alcool. Il ne comprenait pas bien ce que le pirate essayait bien de faire. Il le sentit le tirer vers lui et il ne fit rien pour l'en empêcher. Peut-être que c'était ce qui se faisait dans ces soirées-là, à l'abri des regards. Il était déjà dans un état second, incapable de savoir ce qui était en train de se passer. Alors ils avaient mêlé leurs lèvres, leurs langues. Lysandros n'avait pas arrêté de l'embrasser tout le long, lui aussi avait été emporté par l'alcool. Il avait même parcouru son corps, presque avidement. Les femmes avaient fini par remarquer ce qu'ils faisaient et bizarrement leurs cris s'étaient faits plus réels, plus authentiques. Oui, de toute évidence, elles avaient aimé les voir s'embrasser...

Lysandros lui dévorait le cou lorsqu'Aelios cria une dernière fois. Et son cri se perdit dans les ruelles d'un port qui n'était jamais vraiment totalement endormi...

*** Fin du flashback ***

Aelios, lui, continua de regarder devant lui, vers la ligne de crête de la falaise derrière laquelle ils se cachaient. Les éclaireurs au sol avaient repéré deux bateaux marchands à l'horizon qui longeaient la côte. Le plan était simple : éperonner un navire, le couler, puis s'emparer de la cargaison de l'autre. Au moindre faux pas, à la moindre erreur, et ils se retrouveraient en infériorité numérique. Une situation délicate qui avait nécessité le capitaine à la barre avec son grand chapeau noir surmonté d'une plume blanche. Il fallait bien reconnaître qu'il avait la classe, le capitaine Kharon. Cela lui rendrait la tâche compliquée. Il fixa la mer bleue de la Méditerranée pendant de longues minutes ainsi. Jusqu'à ce qu'un cri retentisse enfin, révélant la présence de deux voiles blanches au loin. Aussitôt, le bateau se mit en branle, craquant de partout. Aelios dut raffermir sa prise de peur de passer par-dessus bord. Le tambour avait repris, les voiles reprirent toute leur taille, se gonflant d'un vent nouveau.

Le navire prit rapidement de la vitesse, clapotant doucement sur les vagues, projetant de fines gouttelettes qui vinrent l'éclabousser par intermittence, une fraîcheur bienvenue. Et alors que le vaisseau avait atteint sa vitesse de croisière et s'approchait désormais dangereusement des navires ennemis, Aelios sut qu'il était temps de redescendre, d'aller se placer juste devant Lysandros en guise de provocation. Il ne leur fallut que quelques minutes pour se retrouver sur les bateaux ennemis. Ces derniers, plus lents, avaient mis beaucoup trop de temps à réagir. Ils amorçaient à peine leur rotation lorsque le rostre du bateau pirate fracassa la coque du navire le plus proche. Perdant momentanément l'équilibre, Aelios ne put qu'entendre les cris, qu'entendre la coque du navire ennemi se fendre en deux. Aussi loin qu'il était de l'avant, il put même sentir les échardes de bois sur sa peau, ceux qui avaient volé en éclats sous l'impact.

Lorsqu'il se releva, il put voir le bateau ennemi s'éloigner doucement d'eux. Leur bateau s'était arrêté net sous le choc et déjà le capitaine vociférait des ordres aux rameurs pour qu'ils reculent alors qu'on repliait les voiles promptement. Déjà, le bateau ennemi s'enfonçait progressivement dans les vagues, provoquant des cris paniqués parmi l'équipage. A cette vue, Aelios adressa une petite prière au roi des océans, qu'il ait pitié de leur âme. Le deuxième bateau tenta de fuir mais sans rameurs, il était impensable de nous distancer. Les pirates ne mirent pas longtemps à le rattraper, repliant les rames et balançant les crochets pour sécuriser l'abordage. Ce fut rapidement le chaos, tous les pirates crièrent à leur manière pour se donner du courage. Aelios s'en amusa mais ne rejoignit pas vraiment le mouvement. Il s'élança néanmoins vers le bateau ennemi et passa le premier garde qu'il croisa sur le fil de son épée courte. Lorsque le corps s'effondra, il passa au suivant, puis au suivant. Les marchands et leurs gardes étaient débordés, submergés par le nombre.

Lorsque le troisième corps tomba, Aelios entendit un cri et tourna la tête brusquement. Un cri de femme ? La famille d'un marchand peut-être... Son regard se posa sur un petit attroupement. Il ne restait plus que ça à présent, les forces des marchands s'étaient réduites à une poignée d'hommes, répartis en petits groupes, défendant ardemment le peu qu'il restait. Et Aelios avisait justement l'un de ces groupes où Tête-de-rat avait saisi une demoiselle par son coude, la tirant pour la forcer à s'éloigner du groupe. Aelios vit rouge, se dirigea immédiatement vers eux et arracha la femme à la poigne de Face-de-rat.


- Lâche-la ! Le cap'taine a dit pas touche aux femmes.

Face-de-rat se retourna vers lui et grogna. Sans lâcher prise, il vociféra : "T'occupes pas d'ça le morveux !"

Aelios ne se laissa pas démonter pour autant. il poussa Face de rat avec son bras libre, le forçant à lâcher prise. Ce dernier se retourna alors complètement vers lui, se fit plus menaçant, beaucoup moins avenant, renfermant même sa prise sur la poignée de son épée. Aelios lui, serra sa mâchoire. Il était furieux, bien sûr, mais il jubilait aussi intérieurement. Etait-il en train de vivre l'occasion d'exercer sa vengeance ? Aelios se mit en garde, brandissant son épée devant lui. C'eut le don d'agacer Face de rat qui s'avança d'un pas vers lui sur les planches, menaçant.

- Tu crois faire quoi là ? Tu penses pouvoir me battre la crevette ?

Aelios ne répondit pas, préféra se contenter de sourire, insolent. Tout passait dans le regard, le dédain, la moquerie bien sûr, la confiance en lui. Il put voir la rage du pirate monter en lui, bouillir comme une cocotte-minute. Il hésitait pourtant. S'en prendre au protégé du capitaine, il fallait oser, il fallait chercher les problèmes. Mais Aelios le vit, il avait pris la décision, voulait être sage, ne pas s'en prendre à lui. Mais lui n'était pas prêt à abandonner. Il voulait de la lutte, il voulait du sang. Son sourire s'élargit, presque malsain. Deux petits mots retentirent dans l'air, assourdissants et pourtant seulement chuchotés : "P'tite couille."

Le pirate explosa, poussa un cri tonitruant, se rua sur lui, arme en avant. Aelios eut à peine le temps de bloquer, puis le combat commença. Esquive, frappe, bloque, estoc, frappe, feinte. Le combat était féroce. Il attirait l'attention surtout. Les combats s'étaient arrêtés, les marchands avaient rendu les armes. Mais le duel commençait à peine. Et même si Aelios avait appris des meilleurs bretteurs du navire, il avait bien peine à exécuter ses combos, à enchaîner les postures, les prises. L'expérience primait sur la jeunesse. Aelios bloqua, recula d'un pas, esquiva en sautant en arrière, contra et tenta une parade qui le déséquilibra. Un coup de pied le cueillit et le projeta contre le bastingage. Le choc violent contre ses côtes lui fit échapper son arme qui tomba par-dessus bord. Aelios se retrouva complètement bloqué, désarmé, fait comme un rat.

Le pirate s'approcha de lui, l'air prédateur, conscient de sa victoire. Paniqué, Aelios regarda autour de lui, chercha une escapade, une porte de sortie. Rien. Il croisa le regard du capitaine et rencontra des yeux froids, durs, implacables. Il savait qu'il ne ferait rien pour arrêter ce combat. Il ne se mêlait jamais de ce genre d'histoire dans son équipage. Pourquoi ferait-il quelque chose maintenant ? Aelios sentit que son temps était arrivé. Il avait trop joué avec le feu, trop fait le malin. Pourtant au lieu de paniquer, de pleurer, il sourit. Oui il accueillait la mort comme une vraie délivrance. Enfin, il pourrait les rejoindre. Il aurait simplement voulu faire plus, aller jusqu'au bout de sa vengeance.

A la place il adressa une prière au sombre Dieu, lui demandant de l'accueillir en son royaume. Et alors que Face de rat s'approchait de lui, prenant son temps pour faire durer son plaisir, quelque chose d'ancien se réveilla en Aelios. Une sensation qu'il n'avait pas ressenti depuis des années. Aelios ferma les yeux, bascula la tête en arrière, ressentit cette puissance lui parcourir les veines, réveiller chaque parcelle de son corps. Il en tendit les bras et les doigts, prit une grande bouffée d'air qui se mit à miroiter dans l'air. Face de rat s'arrêta net, il hésita pendant une seconde. Plissant les yeux, il avait comme l'impression qu'Aelios était devenu soudainement plus... Clair ? Sa peau brillait d'un léger éclat doré. Et ça, ce n'était pas normal.

Aelios, lui, était en transe, il accumulait de l'énergie, encore et encore. Il sentait le soleil lui donner plus de force. Il sentait l'énergie bouillonner en lui mais il n'avait aucune idée de ce qu'il faisait. Puis, l'énergie se fit trop forte. Il ne pouvait plus la contrôler. Elle fit trembler tout son corps et, la première fois depuis bien longtemps, il eut peur, peur d'exploser sous cette puissance brute. Et pourtant il explosa bel et bien. D'une lumière vive, brûlante, aveuglante. Mais son corps garda toute son intégrité. Un silence de mort s'abattit sur le pont. Puis on entendit deux corps s'effondrer sur le plancher. L'un tomba, inconscient. L'autre tomba, raide mort. A la place de ses yeux, deux orbites d'un noir calciné d'où s'échappaient deux volutes de fumée argentées.


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Chapitre 4 : Faire voile vers les mystères

Aelios rouvrit les yeux, le souffle court. Il mit un instant à reprendre son souffle et contempla les feuilles argentées de l'olivier sous lequel il était abrité. La lune brillait doucement au travers du feuillage. Il trouvait ça joli. Il entendit un grognement à ses côtés puis une main se glissa dans ses cheveux, écarta ses mèches collantes de sueur. Il sentit cette chaleur tout contre lui et ils restèrent ainsi à reprendre leur souffle sans un mot pendant quelques minutes. Puis il sentit une barbe lui titiller l'oreille et la voix de Lysandros lui chuchota ces mots :

- A quoi tu penses, petit Eros ?

A ces mots, Aelios sourit, enfin, il fit semblant. Tout comme il fit semblant de se blottir la tête dans ses mains, honteux. La veste du pirate glissa un peu sur sa peau nue mais il n'en tint pas compte. Il feignit de secouer la tête, comme s'il ne voulait pas lui avouer ses pensées. Mais le pirate insista, et, après avoir mordillé son oreille, lui ordonna d'une voix douce : "Dis-moi..." Aelios gloussa puis tourna la tête, plongeant ses yeux dans ceux du pirate. Puis son sourire disparut et il tourna à nouveau son attention sur le ciel, une mine inquiète soudainement figée sur son visage. Il fit mine de souffler et de céder enfin à ses exigences : "C'est Ophios. Je crois qu'il me veut du mal tu sais..." Ophios, l'homme qui avait une tête de vile serpent. Des petits yeux, allongés, une face toute aussi allongée et des joues creusées. Aelios le détestait de toute son âme. L'homme le dégoûtait. Parfois il se recroquevillait sur lui-même et susurrait ses mots doucereusement, comme un lent poison, même si ces derniers étaient blessants ou atroces. Il sentit plus qu'il ne vit le pirate froncer les sourcils.

- Pourquoi tu dis ça ?

- J'sais pas... Il me regarde mal depuis... Tu sais. L'incident. Et puis, il y a eu... Aelios soupira mais s'arrêta de parler, secouant la tête.

- Il y a eu quoi ?, insista Lysandros.

- Un soir, je l'ai surpris. Il parlait tout seul dans sa tente alors que je cherchais de l'eau. Il est en train de fabriquer un poison. Un poison qu'il destinait aux "deux amants". Son regard se posa sur Lysandros pour être certain qu'il ait compris l'allusion. Ce n'était pas très fin de la part d'Aelios mais il savait qu'avec Lysandros, ce serait suffisant. Cela faisait un moment qu'il était complètement sous son charme, dans ses filets. Aelios sentait qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait. Ou presque. Il reprit, détourna le regard et fit semblant de paraître soudain rempli de doute et d'inquiétudes, un peu faible. Les hommes comme lui avaient besoin de protéger :"J'ai peur, tu sais... Je crois qu'il a peur de perdre de l'influence auprès du capitaine. Alors que c'est idiot : le capitaine est devenu si faible..." Aelios soupira puis il se tourna et se blottit tout contre Lysandros. "Alors que ça devrait être toi le capitaine tu sais !"

- Ne dis pas de bêtises...

- Si, tu sais très bien que je le pense ! Tu prends toujours les bonnes décisions ! Alors que lui se fait vieux. Il a de l'expérience, peut-être, mais... Il n'est plus comme avant.

Lysandros ne répondit pas mais Aelios sut qu'il avait fait mouche et que le pirate réfléchissait. C'était facile. Il n'avait qu'à déformer un peu, reprendre le discours qu'il avait entendu se propager parmi l'équipage. Depuis la mort de face de rat, le vieux capitaine n'était plus aussi serein qu'avant. Il était plus agité, plus incertain, plus paranoïaque. A vrai dire, Aelios se serait attendu à ce que le capitaine le rabroue après l'incident. Mais il n'en avait rien fait. Il s'était réveillé sur le bateau, à l'ombre de la cabine. Il s'était réveillé des jours plus tard. Le Capitaine s'était juste assuré qu'il allait bien mais était resté mutique, perdu dans ses pensées. Au fond de lui Aelios savait : il avait peur. Le jeune homme avait montré un aperçu de sa puissance et le capitaine avait réalisé qu'il ne faisait pas le poids, qu'il avait fait une erreur en le prenant sur son bateau. Il était plus distant avec lui, ne voulait plus lui parler ni lui donner de leçon. Mais c'était trop tard maintenant, Aélios avait fait sa place dans l'équipage. Il ne pouvait plus être délogé à présent.

Alors les gens commençaient à se poser des questions. Aélios, lui, par contre, était toujours envoyé en première ligne à présent. Il était devenu une formidable source de dissuasion. Il avait appris à maîtriser un peu plus son don : il ne s'évanouissait plus à présent. Il lui suffisait d'aveugler deux ou trois personnes, de cramer les yeux d'autres, et tous les navires rendaient les armes, sans distinction. On le prenait pour un guerrier divin d'Apollon, comme ceux qui protégeaient les sanctuaires en Grèce. Lui n'en savait rien du tout de ce qu'il était, de ce qu'il pouvait faire. Il le faisait, voilà tout. Le reste n'avait pas d'importance. Mais il avait eu une place différente au sein de l'équipage, il était perçu différemment. Les gens le... respectaient plus ? Mais il n'y avait qu'Aelios qui savait à qui il adressait ses prières. Mais il ne fit rien pour les contredire. Avec sa tête, ce qu'il pouvait faire, il était naturel qu'on l'associe au Dieu Soleil.

De longues minutes passèrent, l'un contre l'autre. Enfin, Lysandros sortit de ses pensées, resserra sa prise contre son corps puis l'embrassa sur la tête.
"Ne t'inquiète pas, je te protègerai... Quoi qu'il arrive..." Aelios l'avait alors regardé droit dans les yeux. Il avait vu cet amour vibrant, protecteur qui se trouvait dans ces yeux qui le scrutaient. Et il trouva ça dommage. Car lui, à l'intérieur, il n'y avait que le néant et la mort. Et pourtant, il trouva l'idée de sourire et de se blottir à nouveau contre lui...

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Le lendemain soir, on avait retrouvé Ophios, mort dans sa tente, la bave aux lèvres. Il n'y avait pas eu de traces de lutte, juste une blessure à sa main. L'équipage avait supposé qu'il avait eu un accident, qu'il avait essayé d'enduire ses flèches avec du poison et s'était piqué le doigt par inadvertance. "A force de jour avec les poisons, voilà ce qu'on récoltait" avait dit un rameur. Il n'avait pas vraiment tort. Mais Aelios, qui s'était retrouvé devant l'ouverture de la tente, pour voir le cadavre d'Ophios de ses propres yeux, avait vu, lui, ce que personne n'avait vu. Il avait vu cette scène trop parfaite, trop bien orchestrée. Il y avait vu un schéma. Il y avait vu ce que lui-même aurait fait s'il avait voulu tuer Ophios. Alors il sut ce qui s'était passé et intérieurement il éclata de rire. A l'extérieur pourtant, tout le monde ne vit qu'un visage profondément soucieux et inquiet. Puis il croisa le regard de Lysandros et il retrouva ce regard animé d'un amour brûlant.